Plume d’auteur

 

Pietro di Angelo


Il venait de lire l’article du ‘Quaderno dello Pittore’ et n’avait pu se contenir. Il s’était effondré en pleurs.

Elle vint le rejoindre dans le canapé, lui prit la main, la serra très fort. Elle relut l’article rapidement, puis, sans rien dire, l’embrassa…



Pietro di Angelo déteste les vernissages. Sa présence est pourtant bien requise: une exigence de tout galeriste digne de ce nom.


-On voit sans conteste qu’il ne travaille que dans une lumière grise…

-Il a eu de la chance, il a trouvé le bon créneau au bon moment. Pas eu besoin de faire le bec de cane!

-Vous êtes sûr? J’avais cru comprendre cependant qu’il avait blaireauté quelques années avant de connaître le succès qu’on lui sait…


Les commentaires des critiques l’exaspèrent. Comment peut-on émettre tant d’hypothèses ou de soi-disant certitudes sur un tableau pour lequel lui-même ne s’est jamais posé de questions. Pietro est un artiste; il compose ses œuvres en ne pensant qu’à poser sur une toile l’acrylique ou les encres qui traduisent au mieux son ressenti face à un événement, un objet, un texte qu’il a envie de se réapproprier.


-A mon avis, ça doit valoir le jus de le voir bosser, il a de la trace dans ses crobards!

-C’est clair! Mais faut bien qu’il s’exprime hein, ce gars-là… A force de la boucler, il a développé sa patte…

-En tout cas, sa nana, je me la ferais bien: tu l’as vue? C’est la grande en bordeau, avec la broche jaune sur le sein… Elle est sûrement avec lui pour son fric…


Pietro fait mine de ne rien entendre. Il tâche de rester discret, indifférent, de paraître naturel et à l’aise. Mais si l’on prend la peine de l’observer à son insu, on se rend vite compte que dès qu’il est seul, ses doigts filent en ligne droite dans sa bouche, et ses dents s’affairent à arracher ce qui lui reste d’ongles…

Bianca, son épouse, a moins de problèmes en société. Elle est fière de son mari, fière de ce qu’il crée. Et voir tant de monde s’intéresser à l’homme de sa vie et le louer de la sorte lui procure un grand bonheur.


-Je me demande si c’est le texte qui lui inspire sa composition, ou si ce sont ses fonds travaillés qui guident la citation?

-Peu importe, c’est le fait même de ses bolo-gris qui est intéressant…


Oui, c’est ça, c’est le résultat qui compte. A quoi bon toujours essayer de tout décoder? Les invités, des acheteurs potentiels, font partie de ces snobinards que Pietro ne sent pas. Mais bien sûr, il ne peut leur faire comprendre. ‘Toujours un petit sourire poli à afficher, on ne vous demande rien de plus’ lui avait encore rappelé Madame Spencer, juste avant l’ouverture des portes.


-Vous avez remarqué qu’il n’utilise jamais de jaune? Et que par conséquent, le violet est peu présent lui aussi… Pourtant, il tire parti des complémentaires dans presque toutes ses compositions. Regardez, ici, le texte est à dominante bleue et le fond dans les tons orangés. Et là, rouge et vert. Là aussi d’ailleurs…

-Et jamais de jaune en effet. Non, je ne l’avais pas noté. C’est vrai que c’est étrange… Il ne travaille pourtant pas dans les ternes…

-Non, au contraire.


La salle d’exposition est à la fois spacieuse et chaleureuse. Rien à voir avec la plupart des galeries modernes. Idéale pour exposer une bonne quantité de tableaux dans un joli cadre, sans avoir l’impression de se trouver dans un musée. L’éclairage a été particulièrement soigné; c’est une amie de Bianca qui s’en est chargée. Décoratrice d’intérieur, elle a également veillé à mettre en scène quelques œuvres de Pietro sur un support inattendu: une bicyclette, un piano, une luge, un brancard, une bassine en fonte et une valise.


-J’ai ouï dire que c’était le piano trois-quarts queue de sa mère qui était pianiste. Un bel hommage…

-Et quelle musicalité dans ce tableau. Dommage que le texte soit illisible: une gestuelle trop sauvage à mon goût. Une calligraphie doit rester lisible, c’est le minimum.

-Peut-être… Je ne sais pas.


Certains trouvent immanquablement un lien entre l’objet du décor et le tableau présenté; il n’y en a pas. Enfin, il y en a certainement aux yeux de Giacoma, l’amie de Bianca, mais Pietro s’est bien gardé de le lui demander. Le résultat de la présentation est cohérent et beau, c’est tout ce qui compte pour lui.


Bianca est resplendissante. Elle est vêtue d’une robe de cocktail pourpre qui lui affine encore sa silhouette de guêpe, et sur son cœur, elle a accroché le papillon ocre que son époux lui a offert pour ses trente-cinq ans. Ses cheveux sont relevés en chignon faussement négligé, et sur son décolleté, elle porte le solitaire rose qu’ils ont choisi ensemble lors d’un voyage en Belgique. Son visage est très subtilement maquillé, mais ses longs ongles sont recouverts d’un verni assortis à sa tenue. Elle vient de le rejoindre, il la prend par la main et vont ensemble se servir une flûte de champagne rosé.


Madame Spencer s’approche d’eux et leur fait signe de la suivre. Pietro di Angelo n’a jamais autorisé aucun journaliste à venir visiter son atelier. C’est son jardin à lui. Ce jour-là pourtant, en fin de vernissage, la galeriste réussit à convaincre le peintre d’accueillir Matteo Bulzi, LE critique incontournable du milieu. Un rendez-vous est pris le vendredi suivant. Mais il lui restera cependant défendu de prendre des photos sur place. Le journaliste en prend bonne note. Et bien sûr, interdiction aussi de poser la moindre question à l’artiste; il est en effet de notoriété publique que Pietro di Angelo refuse systématiquement toute discussion concernant son travail. Le journaliste ne le demande d’ailleurs pas. Il veut seulement voir le lieu où naissent les œuvres de Pietro.



L’atelier de Pietro se trouve dans une toute petite impasse, derrière la Piazza del Colosseo. Avant de pousser la porte d’entrée, on ne peut en deviner l’univers. Un rez-de-chaussée lumineux bien que situé plein nord: de grandes fenêtres donnent sur une cour intérieure pavée. L’espace est bien agencé, le rangement particulièrement méthodique, l’atmosphère artistique, forcément… Une bibliothèque trône au milieu de la pièce. Différentes tables, bureaux et plans de travail sont installés ci et là, mais jamais contre un mur. Ils ont chacun leur fonction. Les premiers jets calligraphiés à l’encre sont esquissés sur un bureau ancien en chêne massif, près de la baie vitrée; des centaines des petits pots d’encre sont alignés et numérotés sur la grande table disposée perpendiculairement au bureau. Sur celui-ci, de nombreux porte-plumes sont présentés pointe en l’air. Il y a également quelques mines de plomb, une gomme, des feutres. Sur une table à dessins graduée, surélevée, légèrement inclinée et lumineuse, on imagine l’artiste procéder à ses découpes de passe-partout: cutters, lattes métalliques, compas et autres outils y sont rassemblés. Plus loin dans la pièce, Pietro di Angelo travaille ses mélanges; pots et tubes de peinture et pigments sont réunis sur une autre table. Là, c’est l’endroit où il peint. Là-bas sont triés ses papiers, en général des papiers artisanaux ou de grande marque. Et près de la porte, des toiles, déjà tendues sur support en bois.

Des tableaux sont accrochés aux cimaises et d’autres jonchent le sol, posés contre les murs blancs. La plupart d’entre eux sont achevés, mais il y en a où Pietro n’a fait que jeter ses masses. Bien sûr, il y a des emplacements vides: certains tableaux sont exposés à la galerie.

Sur une étagère fabriquée maison, constituée de planches reliées entre elles d’étage en étage par quatre grosses cordes, trônent plusieurs objets. Des petits riens de prime abord, et qui pourtant sont parfois sa source d’inspiration. Comment le deviner? Ses peintures ne sont pas figuratives. Il y a un ours en peluche jaune d’une quinzaine de centimètres, tout pelé et datant d’un autre âge. Trois petits champignons en bois clair, des bibelots construits et peints à la main. Sur la planche du dessous, il y a un tube d’acrylique ‘Jaune Diarylide’ et un autre de ‘Jaune Cadmium clair’ de marque Winsor & Newton, ainsi qu’un pot d’encre ‘Bouton d’Or’ de J. Herbin qui n’ont visiblement jamais été ouverts.



C’était un lundi, la galerie était fermée. Pietro s’était installé confortablement dans le canapé gigantesque, dos à la terrasse. La lumière extérieure déclinait peu à peu. Il épluchait la presse que son épouse avait soigneusement rassemblée à son attention au cours des deux dernières semaines. Bianca préparait le repas du soir: tout comme une bonne partie de la Rome populaire l’avait fait la veille à l’occasion de la Saint-Jean, le couple allait se régaler d’une délicieuse porchetta. De temps en temps, leurs regards se croisaient amoureusement par-dessus le comptoir de la cuisine américaine. Soudain, elle vit qu’il pleurait. Elle vint le rejoindre dans le canapé, lui prit la main, la serra très fort. Elle relut l’article rapidement, puis, sans rien dire, l’embrassa…




«Pietro di Angela, bleu de sa femme et superstitieux», dans leQuaderno dello Pittore - 19 juin 2007


(…) enfance très perturbée: le père de Pietro di Angelo trompait sans cesse sa mère qui en souffrait beaucoup (…) Aujourd’hui, très attentionné vis-à-vis de son épouse (…) ‘Peindre en jaune’ est une expression qui, jadis, signifiait ‘tromper son mari ou sa femme’ (…)