Plume d’auteur

 

Victor-Antoni


Bruxelles. Ç’aurait pu être une ville plus chaude, plus colorée, mais ça se passe à Bruxelles. Nous sommes en 2020, et il mourra bêtement en 2026. Mais ça n’a pas d’importance: il ne le sait pas. La même histoire s’est tenue un siècle plus tôt, ailleurs, plus au Sud, dans une ville chaude et colorée.

 

Victor avait sombré peu à peu dans la misère. Trop idéaliste pour son époque, trop passionnée surtout, la chance ne lui avait pas toujours souri.

De nature solitaire, il avait passé le plus clair de son temps à bouquiner, à voyager dans sa tête. Il avait pu concrétiser certains de ses projets ambitieux au cours de sa vie, mais les différents patrons pour qui il avait bossé ne l’avaient pas toujours suivi.

Victor dort aujourd’hui sur des caisses en carton aplaties, à quelques mètres de la Bourse. Il y a deux sacs en plastique qui le suivent jour et nuit, et qui ne contiennent pas grand-chose: deux bouteilles d’un litre et demi en plastique, tantôt vides, tantôt ± pleines d’un liquide qui n’a pas toujours la même couleur, la même odeur ou le même goût. Il n’y a pas de nourriture dans ses sacs en plastique: dès qu’il en grappille quelque part, il consomme, sur le champ. Dans ses sacs en plastique, il y a deux ou trois livres en mauvais état, et qu’il connaît par cœur. Il y a une Bible en format poche qu’une passante bienveillante lui a déposée un jour ensoleille de novembre. Puis, il y a quelques objets de petite taille qui ne servent à rien, mais auxquels il semble tenir.

Victor a la barbe ébouriffée, mais chaque matin, il essaie de discipliner un peu ses longs cheveux avec un morceau de peigne qu’il a ramassé, il y a longtemps déjà.

Victor n’a pas facile tous les jours, mais il garde espoir et reste toujours positif. Il aurait pu remonter le moral des autres clochards du quartier, mais Victor était solitaire.

 

Un jour, un jeune homme déprimé passe devant lui. Il s’arrête et lui tend une carte bancaire et un livre. Il lui dit ces quelques mots: «Prends ceci, je n’en aurai plus besoin là où je vais. Ce livre, c’est la biographie d’un homme que j’ai toujours admiré. Lis-le, tu voyageras. Et avec cette carte, tu t’achèteras ce que tu voudras. Adieu».

Et le jeune homme s’en est ainsi allé.

Victor n’était pas encore bien éveillé, et n’avait pas vraiment réagi. Il contempla l’ouvrage relié et plongea ainsi dans la vie d’un architecte célèbre du siècle passé. Très satisfait de cette journée qui s’annonçait bien belle, il se rendit au supermarché le plus proche pour s’y acheter un petit déjeuner royal. Arrivé à la caisse, il déposa sur le tapis roulant un carton de lait entier, une bouteille de jus d’orange, une baguette de pain français et un pot de Nutella. La caissière encoda le tout. –‘ Ça fera 5 euros 28, s’il vous plaît’. Il présenta la carte et la caissière lui dit: ‘Il faut 25 euros minimum d’achats pour payer avec une carte, Monsieur’. Il n’avait pas de monnaie sur lui. Il demanda à la caissière de patienter, le temps de faire de nouvelles emplettes. Il y avait peu de monde dans le supermarché à cette heure. Il revint tout sourire avec un manteau de laine bleu marine sur le bras. La caissière encoda l’étiquette du nouvel achat, tout en scrutant Victor d’un regard à la fois réprobateur et de pitié. –’67 euros 14, s’il vous plaît Monsieur’. Victor représenta la carte et attendit. –‘Vous devez faire votre code, Monsieur’. –‘Mon code?’ Mais oui, comment n’y avait-il pas pensé. Ça faisait tellement longtemps qu’il n’avait plus payé par carte. Et ce type de ce matin, qui lui avait donné sa carte sans le code, quel idiot celui-là… Il pensa à la scène, vit la biographie, avait mémorisé inconsciemment la date de naissance et celle de décès de l’architecte: 1852-1926. Il se risqua tout penaud à taper la première date: 1852. Code accepté. –‘Merci Monsieur, bonne journée’. Victor, ahuri passa le manteau sur les épaules, sorti du magasin la mine de plus en plus réjouie. Il ne savait pas combien d’argent il avait à sa disposition, mais il comptait bien en profiter.

 

 

 

S’il était un fruit, il serait… une datte. Pas très esthétique comme fruit, ridé, creusé par la vie, mais tellement doux et parfumé. Et puis, le palmier-dattier est un arbre du Sud. Et au Sud, il y a des villes plus chaudes, plus colorées. Et puis… une date… c’est riche!